Nikolenka Irteniev

Nikolenka Irteniev, c’est l’enfant qui observe le monde avec le sérieux disproportionné de quelqu’un qui a déjà, à douze ans, l’âme d’un mémorialiste en crise. Là où d’autres enfants jouent, courent, tombent et recommencent, lui médite, s’analyse, se vexe, s’attendrit et transforme le moindre froncement de sourcil adulte en séisme intérieur de catégorie maximale.

Avec Nikolenka, rien n’est jamais petit. Une remarque anodine devient une blessure morale. Un regard de travers se change en drame métaphysique. Un moment de tendresse prend des proportions quasi sacrées. C’est un garçon qui vit ses émotions comme si chacune d’elles devait immédiatement entrer dans l’histoire littéraire russe, avec supplément de nostalgie et de culpabilité.

Son grand talent consiste à être intensément conscient de lui-même, ce qui est à la fois très noble et absolument épuisant. Nikolenka ne se contente pas d’exister : il se regarde exister. Il pense à ce qu’il ressent, puis pense à ce qu’il pense de ce qu’il ressent, puis s’inquiète de la qualité morale de tout cela. On dirait parfois un enfant, parfois un petit vieux mélancolique logé dans un corps encore en croissance.

Il faut dire qu’il possède cette sensibilité redoutable qui transforme l’enfance en laboratoire permanent de l’humiliation, de l’admiration, de l’amour filial et de la honte soudaine. Il aime profondément, souffre très vite, idéalise beaucoup, et découvre avec stupeur que les adultes ne sont ni cohérents, ni parfaits, ni même particulièrement rassurants. Tragédie immense : le monde réel se montre incapable d’être à la hauteur de son imaginaire.

Et pourtant, c’est précisément ce mélange de naïveté, d’orgueil, de délicatesse et de confusion qui le rend si vivant. Nikolenka a quelque chose d’universellement comique et touchant : il prend tout trop à cœur, y compris lui-même. Il avance dans la vie comme dans un couloir de miroirs, essayant de comprendre qui il est, tout en étant constamment distrait par le fait d’avoir une âme.

En résumé, Nikolenka Irteniev, c’est l’enfant hypersensible par excellence : un petit aristocrate en pleine formation, déjà prêt à souffrir avec méthode, à aimer avec ferveur et à se souvenir de son enfance comme si elle avait duré trois siècles. Une conscience naissante, déjà encombrée de profondeur, de pudeur et d’une quantité très russe de gravité prématurée.