Anna Karénine

Anna Karénine, c’est la femme qui entre dans un roman comme d’autres entrent dans une pièce : tout le monde se tait, tout le monde regarde, et tout le monde comprend immédiatement que le niveau de drame vient de monter de plusieurs étages.

Belle, brillante, élégante, Anna possède ce talent redoutable de faire passer les autres personnages pour des figurants mal coiffés. Dans un monde où l’on vit surtout pour être vu, jugé et convenablement corseté, elle a l’audace scandaleuse d’éprouver de vrais sentiments. C’est évidemment impardonnable. La société tolère très bien l’hypocrisie, les mariages glacés et les sourires mensongers ; en revanche, une femme qui aime sincèrement, voilà qui devient tout de suite une menace pour l’ordre public.

Anna, c’est donc l’histoire d’une femme trop vivante pour le décor dans lequel on l’a installée. Mariée à un homme dont la chaleur émotionnelle évoque celle d’un document administratif, elle commet l’erreur fatale de tomber amoureuse pour de vrai. Et là, catastrophe : au lieu de continuer à souffrir avec dignité dans un salon bien chauffé, elle choisit la passion, ce qui dans le roman russe revient à signer un contrat avec le malheur.

Son grand drame, c’est d’être à la fois lucide, sensible et prisonnière d’un monde qui adore les apparences plus que les êtres. Elle voit très bien la comédie sociale, mais elle reste coincée dedans, comme quelqu’un qui aurait compris les règles absurdes d’un jeu sans pouvoir quitter la table. Plus elle cherche l’amour, la liberté, un peu d’air, plus tout se referme autour d’elle avec l’efficacité d’un piège moral monté par des gens très bien élevés.

Et pourtant, quelle présence. Anna ne se contente pas d’être un personnage tragique : elle impose autour d’elle une intensité que peu de héros supporteraient. Elle aime, elle souffre, elle doute, elle espère, elle s’effondre avec une telle force qu’elle finit par rendre les gens raisonnables presque suspects. À côté d’elle, les vertueux paraissent ternes et les prudents vaguement morts de l’intérieur.

Anna Karénine c’est une femme splendide, passionnée, trop intelligente pour se mentir complètement et trop sincère pour survivre paisiblement dans un univers fondé sur le mensonge poli. Une héroïne qui paie très cher le crime suprême : avoir voulu vivre autre chose qu’une vie convenable.