Pierre Bezoukhov, c’est un peu le héros qui a l’air d’avoir été déposé par erreur au milieu de l’aristocratie russe. Grand, maladroit, toujours légèrement perdu, il avance dans la vie avec l’élégance d’une armoire qui découvre ses propres pieds. Héritier richissime presque malgré lui, il possède cette qualité rare : réussir à être à la fois l’homme le plus important d’un salon… et celui qui ne sait manifestement pas quoi faire de ses mains.
Chez Pierre, tout semble fonctionner avec un léger temps de retard. Quand les autres complotent, séduisent, manœuvrent et brillent, lui réfléchit très fort, doute beaucoup, se trompe avec application, puis recommence. Il traverse Guerre et Paix comme un homme qui cherche ses lunettes alors qu’elles sont déjà sur son nez, sauf qu’ici les lunettes sont le sens de la vie.
Son grand talent consiste à se jeter avec un sérieux admirable dans les pires idées possibles. Mariage absurde ? Très bien. Amitiés douteuses ? Parfait. Sociétés secrètes et illumination morale ? Pourquoi pas. Pierre aborde chaque catastrophe personnelle avec l’enthousiasme candide d’un homme persuadé, pour la dixième fois, que cette fois-ci, tout va enfin devenir clair.
Et pourtant, c’est précisément ce qui le rend attachant. Sous ses airs de noble désorienté, Pierre est un honnête homme coincé dans un monde de poseurs, d’ambitieux et de gens beaucoup trop satisfaits d’eux-mêmes. Il cherche la vérité avec la grâce d’un ours en habit, mais il la cherche sincèrement. Là où d’autres jouent un rôle, Pierre donne l’impression de découvrir l’existence en direct, minute après minute, avec un mélange bouleversant de naïveté, de bonté et de panique discrète.
En résumé, Pierre Bezoukhov, c’est un milliardaire avant l’heure, philosophe amateur, catastrophe mondaine ambulante, et sans doute le seul personnage capable de transformer une crise existentielle en sport de longue durée. Un homme qui rate presque tout avec panache, mais dont l’âme, elle, finit par tomber juste.
